Dolan anyways : « être dans la vérité »

28 juillet 2012

Qu’on se le dise d’emblée : LAURENCE ANYWAYS, c’est du Dolan pur et dur. Des musiques géniales, des couleurs pétantes, des effets de style surprenants (cadrages subversifs, un 4:3 dont on ne saisit pas bien l’intérêt et qui dérange, des ralentis sur des situations improbables, comme des images mentales) et des dialogues souvent très justes. Mais des effets dont le jeune réalisateur use encore trop, qui font durer le film 2h40 et nous laissent sur nos réserves.
La vraie quête du film, c’est ce que les personnages répètent à plusieurs reprises : “être dans la vérité”.

Tout d’abord, être dans la vérité de son identité profonde pour Laurence, qui à 30 ans décide de devenir la personne qu’il a toujours voulu être, la profonde identité dans laquelle il se reconnaît : une femme. La vérité de son être, donc. Celle de son rapport aux autres et à soi-même.  Car Laurence a besoin de paraître femme aux yeux de tous, comme il l’est à ses propres yeux depuis tant d’années. Commence alors un travail de travestissement, d’abord douloureux (comment se présenter à sa classe de lycéens en femme, du jour au lendemain?) puis libérateur ( « Je suis heureuse parce que quand je me regarde dans la glace le matin, je me vois telle que je veux être depuis toujours », confie-t-elle -à peu près!… ).

Mais, bien plus qu’une histoire de transexualité, LAURENCE ANYWAYS aborde et reprend le thème qui revient dans les trois films du réalisateur : les amours impossibles.
La vérité de Laurence, c’est aussi celle de son amour pour Fred, avec qui il vit depuis quelques années. Le coup de l’aveu passé (une séquence pour le moins risible, au milieu d’un “car-wash”, hurlements mélos et musique tous azimuts) Fred va tenter comme elle peut d’accompagner l’aimé dans sa transformation. Comme elle peut : la plus belle séquence du film – et sûrement de tout le cinéma de Dolan – expose l’incompréhension de Fred, sans jugement, face au choix de “son homme”, puis son envie d’aider celui qu’elle aime, de l’accompagner dans son choix. Tout ce que Fred dit aimer en Laurence, c’est justement tout ce que Laurence déteste : ce qui en fait un homme. Dès lors, comment aimer quelqu’un qui ne s’aime pas tel que vous le voyez? Et l’image, justement, quel rôle tient-elle?
La réponse peut se trouver dans ce travestissement (qui dans le film a plusieurs couches, nous le verrons) de l’image, cher à Xavier Dolan. Au fond, ce qui est intéressant c’est la fausse superficialité de son cinéma qui résonne (et raisonne, même) avec les mascarades de Laurence. Lorsque ce jeune prof de lettres commence à se travestir, pour exposer au monde sa vraie essence, sa personnalité intrinsèque, le réalisateur use (un peu) moins de ces effets qui composaient l’essentiel de son précédent film (LES AMOURS IMAGINAIRES) : le travestissement de l’image. Ralentis, effets clipesques et autres effets de style lourdingues s’atténuent, pour laisser place à des séquences d’aveux, de colères et de confessions poignantes, subtilement mises en scène et remarquablement sobres (pour du Dolan). Sobres, et qui entrent donc d’une certaine façon en opposition avec les autres séquences du film. Qui font aussi, très joliment, se poser la question de l’identité, entre l’être et le paraître.

Ce que Dolan semble avoir compris avec LAURENCE ANYWAYS, c’est qu’au cinéma comme dans la vie, la mascarade doit servir à mettre en avant l’essentiel.
“La censure n’est pas la mutilation du spectacle, elle est le spectacle. Le code est le message. Il désigne l’absolu en le cachant (…)» explique Chris Marker dans SANS SOLEIL. En cachant son identité biologique, Laurence la met finalement en avant. En portant des signes ostentatoires d’appartenance à l’autre sexe (une boucle d’oreille, un tailleur, des talons, une perruque, du maquillage, …) il ne fait que mettre en avant son mal être : celui d’une femme dans un corps d’homme.
Travestir les images, jouer avec elles (avec leurs durées, leurs couleurs, en les accompagnant de musiques, …) ne doit servir qu’à montrer l’essentiel :  ce que ces images sont capables de dire en l’absence des mascarades dont elles sont sans cesse, souvent à tort, accompagnées chez Dolan.

Lorsque, cessant d’abuser des nouveautés qu’il semble découvrir (ces ralentis et cadrages subversifs dont nous parlons depuis tout à l’heure, mais aussi la caméra à l’épaule, …), Dolan saura aller à l’essentiel (et donc passer outre les mascarades du scénario, c’est-à-dire ses indéniables faiblesses et les trop nombreuses longueurs du film) il sera grand. En attendant, on a encore trop l’impression d’un enfant gâté et prétentiard qui joue dans la cour des grands… D’ailleurs, il fait une brève apparition dans son film : Hitchcock le faisait, pourquoi pas lui?!…

 

 

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