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Archive pour juillet 2012

« Au fond, son langage me touche parce qu’il s’adresse à cette part de nous qui s’obstine à dessiner des profils sur les murs de prison » – Hommage à Chris MARKER

Mardi 31 juillet 2012

 

Chris Marker, c’était un peu mon papa de cinéma, un réalisateur curieux qui attise la curiosité, un explorateur magique du monde, un philosophe des mots et des images, un as du montage, un menteur de la vérité.

Découvrir à 16 ans SANS SOLEIL, LES STATUES MEURENT AUSSI, LE TOMBEAU D’ALEXANDRE, LE FOND DE L’AIR EST ROUGE ou encore CHATS PERCHES, c’est une aubaine
incroyable !  Passées les frontières qui se dressent devant un jeune lorsqu’il voit un film « pas évident » (ce que l’on dit des films qui mènent à réfléchir pendant, avant et après les
projections) ne reste qu’un souvenir incroyable, celui d’une expérience hors du commun. Et le désir de retourner aux films, de les revoir, pour mieux les comprendre.
Accepter aussi de les voir plusieurs fois pour les saisir en entier. De les voir trois, quatre, vingt fois, différemment en fonction de l’humeur du jour, de ce qu’on en recherche. Car son œuvre est inépuisable, elle se renouvelle tout le temps. Elle fait partie, rare, de cet art qui vous accompagne toute votre vie, qui parle de l’homme à l’homme.
SANS SOLEIL est à mes yeux son chef-d’œuvre absolu, LE chef-d’œuvre absolu. Comme une obsession, j’y pense et repense toujours.
Le commentaire, que j’ai plaisir à lire et relire des dizaines de fois, m’apporte toujours autant de choses. Le rêve réel, le documentaire fantasmé, le retournement des images pour la réalité de la vie.
Il écrivait : « si les images du présent ne changent pas, changer les images du passé… » Alors, inlassablement, ces images du passés étaient remontées et commentées, pour que de cet ailleurs ressurgisse nos démons du présent.

Le cinéma de Marker était indéniablement un cinéma politique, un curseur des mouvements du monde, des révoltes des peuples. L’ « égalité des regards », qui lui était si chère au cinéma, était le reflet de son utopie citoyenne.
« II disait qu’au XIX° siècle l’humanité avait réglé ses comptes avec l’espace, et que l’enjeu du XX° était la cohabitation des temps. »
La cohabitation des temps, c’est tout ce que le cinéma rend possible, à travers le montage, le commentaire (voir la fameuse séquence de LETTRES DE SIBERIE, reprise 3 fois avec des commentaires différents) et les images elles-mêmes. C’est ce qui permettait à Marker de passer de Guinée-Bissau au Japon, d’Île-de-France en Sibérie, avec une logique et un sens du commun implacables. Traverser les époques et les lieux pour dire la vérité d’un autre espace-temps, le nôtre… qu’importe l’endroit où l’on est !

 

Décédé à l’âge de 91 ans, Marker laisse orphelin tout un pan d’amoureux du cinéma. On aura beau s’accompagner de chats ou de chouettes, animaux qui lui étaient si chers, la blessure de sa disparition restera bien là. Et finalement, si « le temps vient à bout de tout, sauf des blessures », ce n’est pas si mal : elles ne doivent pas être douloureuses, mais devenir une trace douce, comme un joli tatouage, qui nous accompagne tendrement.
Je l’imagine, l’ami Chris, suivre le chemin de la vie à la mort, entouré de ses chats et de ses chouettes. Et je le remercie de nous avoir appris à « accomplir le rite qui allait réparer, à l’endroit de l’accroc, le tissu du temps. » Ce rite qui fait de la blessure non plus une plaie ouverte, mais une jolie cicatrice.

 

 

( Retrouvez le commentaire complet de SANS SOLEIL : http://www.ac-nancy-metz.fr/cinemav/marker/commentaire.pdf )

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